Par Joanie Robichaud
Texte rédigé à l’automne 2011, dans le cadre d’un cours universitaire en journalisme
Avec un livre publié au début du mois, Antonine Maillet est encore présente dans le paysage littéraire québécois et compte bien y rester. Portrait d’une femme qui a touché la gloire en exploitant le folklore acadien.
Antonine Maillet est née le 10 mai 1929 à Bouctouche au Nouveau-Brunswick, à 50 km au nord de la ville de Moncton. Sa famille est peu touchée par la crise financière de l’époque, notamment parce que ses deux parents sont maîtres d’école. La jeune fille est influencée par le climat de société, alors que la Deuxième Guerre mondiale est déclarée lorsqu’elle a dix ans. « C’était une époque assez trouble, assez difficile, mais en même temps très enthousiasmante! S’il y a une guerre, c’est qu’on veut la gagner. Je jouais à la guerre moi. Pas seulement je jouais à la guerre, je jouais aux vainqueurs! », explique Antonine Maillet. De cette époque, l’auteure en fait plusieurs analyses. « J’ai toujours été une optimiste et je me demande si ce n’est pas dû au fait que tout de suite, on me classait dans la catégorie de ceux qui devaient gagner ». Antonine Maillet n’a pas peur de se classer parmi les grands, elle qui, paradoxalement, mesure à peine 5 pieds.
Le fait de venir d’une famille relativement aisée – ils avaient une servante – permet à la jeune fille de baigner dans un climat intellectuel au-dessus la moyenne. Ses parents, fiers nationalistes, ont nécessairement influencé son choix de carrière. « Ils croyaient dans la qualité, la vertu, de notre culture et notre langue. Ils me prêchaient toujours qu’il n’avait pas de honte à être francophone », affirme l’auteure. Le milieu bilingue dans lequel elle a grandi a forgé son caractère, puisque le gouvernement de l’époque était contrôlé par des anglophones. « Par contre, à côté de ça, moi je me faisais dire à la maison que notre langue est la plus belle, que notre culture est la plus grande, explique Antonine Maillet, […] J’étais dans un paradoxe. Et pour ces raisons-là, je me battais […] avec ce qu’on avait de mieux que je croyais, qui était la culture et la langue. C’est pour ça que je suis devenue écrivaine. »
Confortablement installée au creux de son fauteuil beige, l’écrivaine raconte sa vie comme elle raconte une histoire. La tradition orale est sa plus grande force et elle s’avance sur le rebord de sa chaise alors qu’elle raconte une pièce de théâtre inventée lorsque qu’elle était encore enfant. Cette caractéristique lui vient probablement de ses ancêtres acadiens, lesquels apparaissent dans la majorité de ses écrits. De sa thèse de doctorat intitulée Rabelais et les traditions populaires en Acadie, à l’histoire de Pélagie-la-Charrette ou de La Sagouine, Antonine Maillet utilise l’Acadie comme base de son œuvre. De son propre aveu, l’enfance est un moment déterminant de sa vie, d’où elle puise son imagination pour créer les personnages de ses romans et de ses pièces de théâtre.
« C’est l’enfant qui se nourrit du monde et qui se fait son univers. Et tout ce qu’il fera plus tard sortira de cet univers-là », explique Antonine Maillet en paraphrasant Goethe, écrivain allemand. « Sa force, c’est que la vie, l’univers, c’est un jeu pour elle. Elle s’amuse à écrire et à refaire le monde », affirme la réalisatrice Ginette Pellerin, qui a travaillé avec l’écrivaine pour le documentaire Antonine Maillet, Les possibles sont infinis, sorti en 2009. C’est d’ailleurs ce qui ressort d’une rencontre avec Antonine Maillet. L’écrivaine, malgré ses 82 ans, est demeurée une petite fille à l’intérieur. Pas étonnant qu’elle ait donné son accord, en 1992, pour l’ouverture du parc thématique Le Pays de la Sagouin, situé à Bouctouche. Si elle s’inspire essentiellement de ses expériences de jeunesse et des gens qu’elle côtoyait, certaines de ses œuvres prennent racine alors qu’elle vit dans la congrégation religieuse Notre-Dame-du-Sacré-Cœur sous le nom de Sœur Marie Grégoire. C’est durant ces années de vie religieuse qu’elle publie son premier roman, Pointe-aux-Coques, en 1958. Elle décide, par la suite, de devenir professeure de littérature, afin de pouvoir se consacrer à sa passion : l’écriture.
Le téléphone sonne deux fois durant l’entrevue. Son plus récent roman, L’Albatros, a été lancé au début du mois d’octobre et les demandes d’entrevues abondent. L’écrivaine et dramaturge a plus de cinquante œuvres à son actif et lorsqu’elle aborde le sujet de ses innombrables hommages – elle possède, entre autres, 31 doctorats honorifiques —, Antonine Maillet avoue que certains sont plus importants que d’autres. Bien que la rue où elle habite porte son nom depuis 1979, elle préfère les hommages reliés à la littérature, l’éducation et les enfants. Toutefois, Antonine Maillet aime les honneurs, même si elle fait attention de ne pas trop le démontrer. « Quand j’ai été nommée Compagnon [de l’Ordre du Canada], à l’occasion de Pélagie, ça m’a touchée parce que c’est le top », explique celle qui a été la première femme nommée chancelière de l’Université de Moncton. Pélagie-la-Charrette a également fait d’Antonine Maillet, en 1979, la première personne hors de la France à recevoir le prix Goncourt. Dans le documentaire de Ginette Pellerin, Antonine Maillet explique d’ailleurs avoir été boudé, à l’époque, par le milieu littéraire du Québec puisqu’elle était une Acadienne plutôt qu’une Québécoise. À ce jour, elle est la seule personne ayant ramené ce prix au Canada.
Antonine Maillet s’est installée à Montréal en 1974, année où elle a acheté une maison dans Outremont. « Je r’trouvais Bouctouche dans ma rue! » avoue-t-elle à propos du quartier tranquille où elle réside. L’auteure, qui habite toujours la même maison aujourd’hui, aime la métropole québécoise, bien qu’elle possède également une maison à Bouctouche. « Probablement que j’aime Montréal parce que je peux la quitter. Je sais que je ne suis pas prisonnière à Montréal. […] Et c’est ça qui fait que je suis bien ici », raconte l’écrivaine. Il aurait d’ailleurs été difficile d’obtenir un succès comme le sien en demeurant dans son Acadie natale, l’essentiel de la culture francophone des années 1970 étant à Montréal.
La Sagouine, pièce de théâtre parue en 1971, a d’abord été jouée à Moncton avant de s’emparer de la scène du Théâtre du Rideau vert, à Montréal, en 1972, dans la foulée des œuvres populaires de l’époque. Après Les Belles-Sœurs de Michel Tremblay, jouée pour la première fois en 1968, le public est de plus en plus réceptif à des œuvres écrites en langue populaire. Si le public aime le travail d’Antonine Maillet, les deux fondatrices du Théâtre du Rideau vert, Mercedes Palomino et Yvette Brind’amour l’aiment davantage. Dès lors, Antonine Maillet devient l’une des auteures principales du théâtre et la quasi-totalité de ses pièces y sera jouée, bonnes et moins bonnes.
Habituellement très pudique sur sa vie privée, l’écrivaine a confié à Ginette Pellerin, lors du tournage du documentaire sur sa vie, avoir éprouvé un grand amour pour sa collègue Mercedes Palomino, décédée en 2006. « Notre but était d’aller chercher des informations inédites sur Antonine Maillet, explique Ginette Pellerin à ce sujet. On lui a dit au départ qu’on ne voulait pas d’Antonine Maillet qui radote comme elle le fait dans la plupart des entrevues et elle a embarqué. » Peu de personnalités publiques féminines ont d’ailleurs ouvertement parlé de leur homosexualité au Québec et le sujet reste encore tabou aujourd’hui.
Difficile de trouver des gens pour parler en toute honnêteté d’Antonine Maillet. En effet, l’écrivaine et dramaturge est réputée pour son caractère dominant. Petite, ce trait de caractère ressortait déjà avoue l’écrivaine. « Son entêtement et son immense imagination lui ont donné la place qu’elle a aujourd’hui dans la littérature francophone mondiale », affirme Ginette Pellerin. Après toutes ces années de création, Antonine Maillet aime toujours autant son métier et s’inspire plus que jamais de l’Acadie, comme le démontre son nouveau roman. « Je suis une Acadienne qui habite Montréal. J’n’écris pas comme une Montréalaise. Ma langue est acadienne. Mon esprit et mon univers aussi », conclut-elle.
[Antonine Maillet est décédée le 17 février 2025, à Montréal, à l’âge de 95 ans.]
Antonine Maillet en sept dates
10 mai 1929
Naissance à Bouctouche, dans le comté de Kent, au Nouveau-Brunswick, en plein cœur de l’Acadie.
1958
Publication de son premier roman Pointe-aux-Coques, pour lequel elle recevra en 1962 le Prix Champlain.
8 mars 1972
Première montréalaise de la pièce La Sagouine, qui fait connaître la dramaturge au Québec.
19 novembre 1979
Antonine Maillet devient la première personne à sortir le prix Goncourt de la France pour son roman Pélagie-la-Charrette.
1989
Antonine Maillet devient la première femme à être nommée chancelière de l’Université de Moncton. Elle restera en poste jusqu’en 2000.
18 avril 2006
Décès de Mercedes Palomino, à qui elle a voué un très grand amour.
17 février 2025
Décès d’Antonine Maillet, à Montréal.